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Rien à dire

Félicité à l’Espace Go : de l’autre côté du miroir

julieb
13 mai 2010

Jusqu’au 2 juin, la pièce Félicité d’Olivier Choinière est présentée à l’Espace Go (le théâtre de la Manufacture présente d’ordinaire ses pièces à La Licorne, mais celle-ci est en rénovation). Évidemment, quand La Licorne est en rénovation, Bang Bang est sur place. Ben, à l’autre place.

Crée d’abord en 2007, il s’agit ici d’une reprise de la pièce, avec toutefois la même distribution (Muriel Dutil, Isabelle Roy, Maxime Denommée et Roger La Rue) et la même mise en scène (signée Sylvain Boulanger).

Lorsque nous entrons dans la petite salle de l’Espace Go (on doit passer dans les loges pour y accéder), l’éclairage est de type néons à moitié ouverts: c’est que nous sommes dans le local des employés d’un Wal Mart. Plutôt glauque, il comprend un micro-ondes, des piles de vieux magazines, quelques tabourets et des fleurs en plastique. Puis, les quatre personnages arrivent d’un pas décidé. On les devine en pause, et tous fans de Céline Dion. Ils se mettent à jaser de Céline, s’extasient devant sa façon de dire merci «sans vraiment le dire, juste en l’articulant», ses larmes, ses vêtements, ses réponses aux journalistes, etc. Mais disons-le d’emblée: le sujet de Félicité n’est pas Céline Dion (du moins, c’est ce que tout le monde affirmait en sortant de la salle et dans les critiques, mais bon).


photo: Marlène Gélineau Payette

Plus les anecdotes s’enchaînent frénétiquement, plus la tension s’installe entre les personnages, les uns interrompant ou contredisant les autres, du genre «non, c’est pas comme ça que ça s’est passé», de façon quasi enragée. L’émotion est palpable.

On commence à raconter la fois où René Angelil a fait retirer tous les magazines de tous les stands à journaux du Québec. Et l’on glisse tranquillement vers la description sordide d’une hypothétique fausse-couche que Céline aurait fait à Vegas, puis, à une lettre qu’Isabelle, une malade en phase terminale maladivement folle de Céline lui aurait fait parvenir. On se retrouve dans la narration de cette scène fictive dans la chambre de Céline et l’on finit par aboutir dans l’appartement miteux (toujours en narration) d’une famille trash, que l’on devine être celle d’Isabelle, séquestrée et agressée sexuellement dans sa propre chambre (on dirait un fait divers du Journal de Montréal).

On revient aux employés du Wal-Mart, dont on avait pas jusque là révélé les traits psychologiques, mais lesquels s’étaient tour à tour imprégnés de Môman Dion, du père de Céline, de son frère, et de Céline elle-même, et avaient finalement personnifé la famille trash. On comprend que le gérant (Roger La Rue) veut renvoyer Oracle (voleuse, anorexique -? et qui hallucine Céline visitant le Wal Mart), laquelle est détestée par ses deux autres collègues l’étalagiste (Maxime Denommée) et la préposée aux comestiques (Muriel Dutil).

Chaque tableau est un peu long. On est d’abord surpris du glissement d’un niveau à l’autre, mais on se lasse assez vite des obstinations des employés à propos des détails de la robe de Céline, ou de la scène trash dans la chambre d’Isabelle. Céline est alitée, Isabelle est enchaînée et Caro est prisonnière de sa job. Ben oui. On a compris. On passe d’un univers à l’autre plus ou moins efficacement (ceci est du à mon avis au texte et non à la mise en scène). Quelle est l’idée de l’auteur? Évidemment, ça fait jaser. Dénoncer la société de consommation (Wal Mart)? Notre appétit pour le vedettariat (Céline)? La platitude de nos vie (Caro)? Notre besoin quasi-religieux de s’alimenter en potins? La prison du quotidien? Ne rien dénoncer? Créer un malaise? Une dame sur la rue disait à ses compagnons après la pièce (je cite texto, désolée madame): « Je sais pas pourquoi, mais ça m’a choquée, qu’il parle de Céline et René. Je sais pas, il aurait pu prendre d’autre monde ». Comme quoi le message passe peut-être mal…mais quel est-il?

Certes, il y a un côté «quête spirituelle inachevée». En ce lendemain victorieux, c’est tout à fait d’actualité d’affirmer que les Québécois ont besoin de quelque chose de plus grand (ou de casser des affaires, mais ça se rejoint souvent). On comprend toutefois mal le glissement entre ce propos (l’adulation de Céline, la félicité) au déboires de l’employé fuckée et ceux de la pauvre fille qui (on le mentionne une fois), s’est probablement auto-avortée et les détails sur le vomissement de ses tripes, un moment à la fois irréaliste et dégueulasse. C’est là où le bas blesse, à mon avis. On comprend le propos, mais ça demeure incomplet. Peut-être est-ce voulu. Est-ce le pouvoir de prendre le contrôle sur notre imaginaire à défaut de pouvoir changer de vie, de tête? Que pour sortir de notre vie, vider notre malaise, on doit se rabattre sur les malheurs des autres? L’employée, que l’on appelle Oracle, évoque évidemment les tragédies grecques. Il y a aussi le miroir (que l’on voit sur l’affiche de la pièce), qui tient une place importante dans Félicité.

Il y a plusieurs réflexions dans Félicité, et de nombreux, nombreux éléments narratifs, mais la boucle n’est pas bouclée. Ce qu’il y a de bien, au théâtre, c’est de comprendre où l’on s’en allait, sans toutefois comprendre où l’on s’en va après. N’empêche, ce n’est pas clair. Ou peut-être que ce l’est trop. Il faut dire que comme je l’ai mentionné, les «glissements» de personnages se font par la narration des employés du Wal-Mart, un peu comme si on assistait à une lecture, ayant devant nous les personnages qui se font un spectacle entre eux. C’est intéressant, mais pas évident.


Olivier Choinière
(crédit photo: introuvé)

Et ça nécessite aussi une mise en scène efficace, et c’est réussi. On est loin de la félicité lorsque l’on est dans le public : le malaise est tel lorsqu’Oracle (ou 31Caro, à l’envers) nous fait la description des tripes qu’Isabelle vomit qu’on en perd presque connaissance. L’éclairage, les costumes des personnages, leur façon inconfortable de se tenir et parfois de figer, tout est parfait. On a le goût de sortir prendre l’air, on se sent comme des employés qui attendent de puncher.

Chapeau à la distribution. Muriel Dutil est époustouflante malgré une extinction de voix. Roger La Rue est impressionnant en gérant trash et Maxime Denommée et Isabelle Roy sont très justes.

À voir si vous êtes en forme et de bonne humeur.

Félicité, du 20 avril au 2 juin à l’Espace Go.

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www.grenadine.bandcamp.com

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